dimanche 22 mars 2015


Il aurait pu être moi.

Je vois un visage, assez clairement. Un nom. A peine une poignée de souvenirs pour aller avec, que je ressuscite avec difficulté. Je l’ai vu pour la dernière fois il y a plus d’un an, avant de partir en Asie, à l’anniversaire d’une amie en commun.

La dernière fois que je l’ai vu, il fêtait ses trois ans avec sa copine. Aujourd’hui, cela aurait fait quoi – quatre ans ? Cinq ans ? Je l’avais trouvée chiante à en mourir. Lui m’était plutôt sympathique.

Si j’avais su ce qui allait lui arriver, est-ce que j’aurais fait autre chose ? Est-ce que je l’aurais vu un peu plus ? Est-ce qu’on aurait pu être amis, vraiment amis, sous prétexte que la vie est courte ? Je n’en suis même pas sûr.

Encore un peu avant, quelques années plus tôt, je me souviens d’une engueulade. Je m’étais battu avec un de ses amis pour une raison idiote, à son propre anniversaire. Il avait quoi – 18 ans à l’époque ? 19 ans ?  Quand j’ai compris que je n’aurais ni tort, ni raison, j’ai quitté la soirée avec Jules j’ai fini ma bière dans la rue. Ce soir-là, Jules et moi avons fait ce que nous faisons toujours - fumer des clopes et refaire le monde. Si j’avais su, rien n’aurait changé.

Ajoutez à ça une chiée de soirées, par l’intermédiaire de, quelques verres échangés, quelques vannes, des conversations trop lisses, trop classique pour que je décide d’en faire un véritable ami. Et si j’avais su, cela n’aurait rien changé.

Je te vois sauter dans la flotte en rigolant, mec. Je vois tes potes qui te regardent, en rigolant eux aussi. Puis je vois la panique s’installer. Je vois tes potes comprendre que tu as merdé, qu’ils ont merdé. Je les vois appeler les secours en panique. Je vois le mouvement du gyrophare contre les arbres du jardin.

Et quand je te vois passer, dans ce brancard qu’on trimballe à la hâte dans l’ambulance, je vois un visage, et ce visage, c’est mon visage. Par ce que toi aussi, tu étais en échange, à Buenos Aires, pas très loin de moi, finalement. Si on s’était mieux connus j’aurais pu venir te voir. Si on s’était mieux connus, j’aurais pu être là. Et si j’avais su…

Alors j’écris un truc. Par ce que je ne peux plus rien faire pour toi.

Par ce que j’apprendrai à parler de toi au passé.

mardi 3 février 2015

Correspondances


J’avais sous-estimé à quel point il me serait pénible de quitter Paris à nouveau. Et pour être franc, je ne suis pas tout à fait sûr de pourquoi cela a été aussi difficile. Peut-être est-ce par ce que j’ai essayé de passer autant de temps que possible avec mes proches avant de partir, afin de faire le plein de souvenirs.
Peut-être est-ce également par ce que l’expérience de Hong Kong m’a fait comprendre que Paris me manquerait, et que je ne peux faire grand-chose pour l’éviter - quoi que je fasse, c’est à Paris que se trouvent les choses au monde auxquelles je tiens le plus.
Ou bien peut-être est-ce simplement le fait de sauter dans l’inconnu. Et malgré tout ça, je suis parti quand même. J’imagine mieux fuir en avant que courir sur place.

Et je découvre une nouvelle ville, avec une profonde fascination pour ce moment particulier, celui où l’on pose, pour la première fois, un regard sur un endroit où l’on s’installe, par ce que le regard est neuf, différent, étranger.

Et j’ai marché  - si peu de temps - dans les rues de ma nouvelle ville pour me l’approprier. Je veux comprendre ce nouvel univers, mais je suis obligé de constater que je dois apprendre à nouveau.
Hong Kong est une ville totalitaire, un géant mécanique qu’on ne peut pénétrer qu’en en devenant soi-même un rouage. Touristes, étudiants, milliardaires, ramasseurs de poubelles, tous font partie d’une organisation soigneusement millimétrée. A Hong Kong, même le chaos est l’outil d’un urbanisme soigneusement réfléchi, un moyen de créer de la diversité génétique dans un processus de sélection naturelle.
Mais São Paulo est demeure un mystère. Je ne parviens pas à lire derrière le chaos des constructions et des destructions d’immeubles.

Et le plus curieux, c’est que dans cette avalanche de sensations nouvelles, ce sont les vieux souvenirs qui s’imposent, qui m’entêtent, qui me rappellent ce que j’ai vu, ce que j’ai fait, et que je croyais avoir oublié.

C’est l’odeur des travaux dans l’immeuble en face, qui me rappelle ceux que je faisais en Argentine au fin fond de ma cambrousse – une odeur disparue depuis six ans et qui refait surface, comme une évidence absolue.
L’orage fait trembler la tour de l’immeuble et me rappelle les tempêtes qui heurtaient les murs de ma chambre à Hong Kong.
C’est l’agencement chaotique des pavés qui me rappelle la chaussée traîtresse des rues de Buenos Aires, où je devais sans cesse veiller à mes pas pour éviter de finir le nez par terre.

Des souvenirs familiers s’éveillent doucement au milieu d’une forêt de symboles.