Il aurait pu être moi.
Je vois un visage, assez clairement.
Un nom. A peine une poignée de souvenirs pour aller avec, que je ressuscite avec
difficulté. Je l’ai vu pour la dernière fois il y a plus d’un an, avant de
partir en Asie, à l’anniversaire d’une amie en commun.
La dernière fois que je l’ai vu, il fêtait
ses trois ans avec sa copine. Aujourd’hui, cela aurait fait quoi – quatre ans ?
Cinq ans ? Je l’avais trouvée chiante à en mourir. Lui m’était plutôt
sympathique.
Si j’avais su ce qui allait lui
arriver, est-ce que j’aurais fait autre chose ? Est-ce que je l’aurais vu
un peu plus ? Est-ce qu’on aurait pu être amis, vraiment amis, sous
prétexte que la vie est courte ? Je n’en suis même pas sûr.
Encore un peu avant, quelques années
plus tôt, je me souviens d’une engueulade. Je m’étais battu avec un de ses amis
pour une raison idiote, à son propre anniversaire. Il avait quoi – 18 ans à l’époque ?
19 ans ? Quand j’ai compris que je
n’aurais ni tort, ni raison, j’ai quitté la soirée avec Jules j’ai fini ma
bière dans la rue. Ce soir-là, Jules et moi avons fait ce que nous faisons
toujours - fumer des clopes et refaire le monde. Si j’avais su, rien n’aurait
changé.
Ajoutez à ça une chiée de soirées,
par l’intermédiaire de, quelques verres échangés, quelques vannes, des
conversations trop lisses, trop classique pour que je décide d’en faire un
véritable ami. Et si j’avais su, cela n’aurait rien changé.
Je te vois sauter dans la flotte en
rigolant, mec. Je vois tes potes qui te regardent, en rigolant eux aussi. Puis
je vois la panique s’installer. Je vois tes potes comprendre que tu as merdé,
qu’ils ont merdé. Je les vois appeler les secours en panique. Je vois le
mouvement du gyrophare contre les arbres du jardin.
Et quand je te vois passer, dans ce brancard
qu’on trimballe à la hâte dans l’ambulance, je vois un visage, et ce visage, c’est
mon visage. Par ce que toi aussi, tu étais en échange, à Buenos Aires, pas très
loin de moi, finalement. Si on s’était mieux connus j’aurais pu venir te voir.
Si on s’était mieux connus, j’aurais pu être là. Et si j’avais su…
Alors j’écris un truc. Par ce que je
ne peux plus rien faire pour toi.
Par ce que j’apprendrai à parler de toi au
passé.
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